Daddy (critique)

Daddy

De : Marion SIEFERT, Matthieu BAREYRE 

Mise en scène : Marion SIEFERT assistée de Mathilde CHADEAU

Conception scénographie : Nadia LAURO

Lumières : Manon LAURIOL

Création sonore : Jules WYSOCKI

Maquillages : Dyna DAGGER

Vidéo : Antoine BRIOT

Costumes : Valentine SOLE, Romain BRAU pour les robes de Lila HOUEL et le vol de Jennifer GOLD

Régie générale :  Chloé BOUJU

Régie plateau : Marine BROSSE

Régie son : Mateo PROVOST

Collaboration aux chorégraphies comédie musicale : Patric KUO

Chorégraphie de combat : Sifu Didier BEDDAR

 

Avec :

Emilie CAZENAVE, Lou CHRETIEN-FEVRIER, Jennifer GOLD, Lila HOUEL, Louis PERES et Charles-Henri WOLFF

 

Jusqu’au 26 mai 2023

A l’Odéon – Théatre de l’Europe

 

Il est difficile d’avoir un avis tranché sur Daddy tant on est transbahuté de toutes parts tout au long de la pièce.

Dans un esthétisme au service du mal, l’œuvre s’attache à mettre en relief les pires vices de la société. Non pas de la société moderne mais de la société telle qu’elle est et évolue dans le même sens depuis la nuit des temps.

Ici la banalité du monde réel est faite d’une lumière sombre voulant garder un aspect confidentiel. Le monde virtuel est, quant à lui, baigné d’une lumière aveuglante et de couleurs aussi vives qu’on serait presque, parfois à vouloir tendre le bras au-dessus des yeux. Dans la grande illusion, tout s’illumine. On a, ainsi, par la pénombre et par l’éblouissement, deux manières de cacher la réalité.

Ce sont des références de toutes époques et de tous genres culturels qui illustrent le propos. On parcourt ainsi un musical qui évoque Les parapluies de Cherbourg ou Chantons sous la pluie puis une pin-up façon Marylin Monroe en passant par un univers qui nous renvoie à Rihanna ou une chorégraphie emprunte au seul en scène d’Andrea BESCOND : Les chatouillesou la danse de la colère. Ici, on aborde avec intelligence le sujet des relations parents-enfants en utilisant le mythe des vampires associé à celui de Peter Pan pour obtenir un Œdipe brillamment déstructuré.

On frôle le malaise quand le public est pris à parti. Volonté assumée de nous faire inclure dans le viol… du côté de la victime. On se retrouve soi-même intimement profané. Certains, dans l’assistance perpétreront la culture du viol en choisissant le rire comme œillères ou comme défense. D’ailleurs, dans Daddy, le viol est davantage cérébral qu’il n’est sexuel. Presque asexuel dirait-on.

Daddy réussit à avoir sur l’assistance une emprise congruente. On évolue dans un univers aux techniques multidimensionnelles. La scénographie crée une étonnante distance proximale avec le public. On devient insatiable, vorace et curieux jusqu’à l’écœurement. Un écœurement subi mais habile. Julien exerce sur nous une sorte de fascination suave et acide à la fois. Tandis qu’il est cynique et captivant, Mara nous entraîne dans sa folie rassurante, perturbante, inquiétante et inextricable. Les deux comédiens, Lila HOUEL et Louis PERES regorgent ainsi d’une palette d’émotions, d’expressions et de déplacements aussi incroyables qu’impeccables. Chaque comédien interprète une caricature maîtrisée et au trait grossi avec juste ce qu’il faut d’excès.

On regrette, toutefois, quelques passages notamment les intermèdes musicaux qui traînent en longueur au point d’agacer. Pourtant, chaque moment prend tout son sens après un instant WTF ! Pour exemple, le passage des comédiens en visio sur un écran géant d’ordinateur nous dérange d’abord dans la mesure où on ne veut pas voir des comédiens sur un écran. On se demande s’ils jouent en direct depuis la coulisse. Puis, on finit par comprendre que nous sommes, nous-même, pris au piège de la réalité virtuelle.

Dès les premières minutes, on reconnait le sourire charmeur et non moins manipulateur du séducteur tel le loup égarant le petit chaperon rouge du chemin. On se retrouve avide de savoir si l’enfant parviendra comme dans le conte à s’extirper du ventre du prédateur en un triomphe orchidoclaste.

Sans raconter l’issue, la scène finale a lieu en deux temps, l’un très enlevé par les comédiens principaux au somment de leur jeu. Si enlevé qu’il frôle l’indécence. L’autre par un visuel métaphorique inattendu et couillu.

Daddy est un spectacle choc pour ceux qui n’ont pas peur d’être bousculé.

 

Crédit Photo : Matthieu BAREYRE


L’Histoire :

Dès ses premiers spectacles, Marion Siéfert a mis en scène l’enfance, non pour nous attendrir mais pour faire entendre ses revendications et sa révolte face au monde des adultes. Dans Le Grand sommeil, en 2018, une actrice d’une trentaine d’années investissait l’identité d’une fillette de onze ans. Pour _jeanne_dark_, qui racontait l’histoire d’une adolescente aux prises avec ses ennemis sur les réseaux, elle avait conçu un spectacle dédoublé, ayant lieu à la fois sur scène et sur Instagram, en temps réel.
Cette fois-ci, l’héroïne de son nouveau spectacle a treize ans. Elle habite en province, au sein d’une famille où les problèmes d’argent sont quotidiens, étouffants. Alors, elle rêve de mener la vie des stars et des influenceuses qu’elle voit s’étaler sur les réseaux. Elle s’évade en jouant aux jeux vidéo, ces role plays où des dizaines de joueurs se rencontrent en ligne. L’avatar qu’elle s’est choisi tombe sur celui d’un homme plus âgé, qui l’entraîne dans un autre jeu, Daddy. Il la comble de skills (les gains ou les cadeaux propres à ces jeux), à condition qu’elle se soumette à des épreuves de plus en plus troubles… Sur la scène de Daddy, la vie réelle s’efface au profit d’une réalité numérique où tout s’achète et se monnaie.
Marion Siéfert aime trouver le théâtre là où on ne le voit pas forcément : pour raconter nos existences de plus en plus virtuelles, elle fait confiance à la scène, à sa longue histoire avec les jeux d’identité, et crée un monde vertigineux, dans lequel il est difficile de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

 

 

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Aurélien.

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