Téléphone-moi
De : Jean-Christophe DOLLE
Mise en scène : Jean-Christophe DOLLE et Clotilde MORGIEVE
Scénographie et costumes : Marie HERVE
Lumières : Nicolas PRIOUZEAU
Son : Soizic TIETTO
Musiques : Jean-Christophe DOLLE
Avec :
Stéphane AUBRY, Solenn DENIS, Jean-Christophe DOLLE et Clotilde MORGIEVE
Jusqu’au 29 décembre 2026





La première chose qui nous attrape, ce sont ces trois cabines téléphoniques, plantées sur scène comme trois petites machines à remonter le temps. Trois modèles, trois décennies, trois espaces clos qui vont pourtant permettre au récit de circuler d’une époque à l’autre. Elles sont à la fois décors, refuges, prisons et confessionnals. C’est là que les personnages se retrouvent, s’aiment, mentent, se cherchent et tentent, tant bien que mal, de joindre ceux qui leur manquent.
Avec Téléphone-moi, Jean-Christophe Dollé construit une fresque familiale qui se dévoile par fragments. Trois histoires semblent d’abord avancer en parallèle, chacune avec ses propres blessures et ses propres secrets, avant que les fils ne commencent progressivement à se rejoindre. Le spectateur est alors placé dans la position d’un interlocuteur privilégié : il écoute, observe, devine ce qui n’est pas dit et recompose peu à peu les morceaux d’une histoire familiale marquée par les silences, les absences et les blessures qui se transmettent d’une génération à l’autre.
La scénographie accompagne cette construction avec une remarquable intelligence. Elle sait être spectaculaire sans jamais prendre le pas sur les personnages. Les changements d’époque, les mouvements, les jeux de lumière et les effets scéniques installent une atmosphère parfois sombre, parfois presque irréelle. Car malgré la gravité des destins qui se jouent sous nos yeux, Téléphone-moi ménage des échappées de poésie et de féérie. La mise en scène ne cherche pas à embellir les blessures : elle leur donne un écrin suffisamment sensible pour que la lumière puisse encore passer.
Et puis il y a les comédiens. Tous sont remarquables, capables de faire exister en quelques secondes des personnages, des âges et des états émotionnels radicalement différents. Ils passent de la légèreté à la violence, de l’ironie à la détresse avec une précision qui donne au spectacle son intensité. Le dispositif, en les enfermant dans ces cabines, pourrait facilement les contraindre. Il fait exactement l’inverse : il concentre les regards, les corps et les voix, jusqu’à rendre chaque mouvement chargé de sens.
Le travail sonore est, à ce titre, particulièrement réussi. On a presque la sensation d’être enfermé avec eux dans la cabine. La voix ne semble pas simplement provenir d’un téléphone : elle acquiert cette résonance particulière, légèrement distante et métallique, , que les moins 20 ans ne peuvent pas connaître, qui nous ramène immédiatement à une époque où téléphoner signifiait encore s’isoler derrière quelques parois vitrées pour parler au monde. Le son devient alors une matière dramaturgique à part entière.
Et la musique vient frapper encore plus directement à la mémoire. De Nirvana à Casta Diva, en passant par Diane Tell, les morceaux ne sont jamais de simples illustrations. Ils font surgir des époques, des souvenirs, des sensations. Ils accompagnent les personnages autant qu’ils accompagnent notre propre mémoire. Certaines chansons semblent ouvrir une porte que l’on croyait oubliée. D’autres, au contraire, viennent créer une dissonance, une forme de distorsion qui traduit un malaise ou fait monter la tension. La musique ne souligne donc pas seulement l’action : elle travaille notre perception de la scène et nous place, nous aussi, dans un état d’écoute.
La lumière participe de cette mécanique. Elle fait de la rue un endroit presque irréel, un coin perdu dans la nuit où les cabines semblent flotter hors du temps. Elle isole, découpe, rapproche ou éloigne les personnages. Elle prolonge surtout cette sensation d’être dans un espace qui n’appartient jamais tout à fait au monde réel.
Mais c’est finalement le texte qui nous tient le plus fermement par le combiné.
Jean-Christophe Dollé a construit son récit comme un puzzle dont il refuse de nous donner immédiatement l’image complète. Chaque histoire apporte ses personnages, ses zones d’ombre et ses interrogations. Puis un détail répond à un autre. Une phrase résonne plusieurs scènes plus tard. Une situation prend soudain un autre sens. Et ce qui semblait n’être qu’une succession de destins individuels finit par révéler une histoire commune.
Cette construction est d’autant plus efficace que le téléphone impose une forme d’incomplétude. Nous n’entendons pas toujours l’interlocuteur. Nous devons imaginer ses réponses, comprendre les silences, interpréter les réactions. Le téléphone devient alors le paradoxe central de la pièce : un objet conçu pour rapprocher les êtres qui ne cesse ici de rappeler la distance qui les sépare.
Les personnages sont ensemble sans véritablement se rencontrer. Ils parlent, mais ne se comprennent pas toujours. Ils cherchent à atteindre quelqu’un qui est ailleurs, parfois très loin, parfois juste de l’autre côté d’une vitre. Et cette absence de contact finit par contaminer jusqu’aux gestes les plus intimes. Même les baisers semblent porter en eux quelque chose d’empêché, comme si une fine paroi invisible continuait de séparer les corps.
Le spectacle fait ainsi du téléphone un véritable fil dramaturgique : les voix circulent, les époques se répondent et les destins se transmettent.
Tout cela est si bien construit qu’on pourrait encore en parler longtemps. Mais ce serait risquer de spoiler ce que le spectacle réussit précisément à nous faire vivre : le plaisir de découvrir, appel après appel, indice après indice, à qui l’on parle réellement.
Alors inutile d’en faire un bottin.
Décrochez. Entrez dans la cabine. Laissez la porte se refermer derrière vous… jusqu’aux larmes.
Et surtout, restez en ligne.
Car Téléphone-moi est de ces spectacles qui nous parlent longtemps après avoir raccroché.
En quelques mots :
Téléphone-moi est une fresque familiale qui traverse le siècle.
Presque à la manière d’un roman épistolaire, c’est à travers des conversations téléphoniques que l’on va entrer dans l’histoire de cette famille.
C’est dans des cabines téléphoniques que l’existence des personnages bascule, que tout prend vie et que l’on meurt aussi.
C’est dans les cabines que les moments clé de leur vie vont se produire, les grandes joies comme les tragédies.
Jonglant d’une époque à l’autre, depuis la libération de Paris jusqu’à la victoire de Zidane, au gré des jingles publicitaires qu’on a tous fredonnés et qui peuplent notre inconscient collectif, on recolle peu à peu les pièces de cette enquête familiale à suspens, où l’on découvre l’incroyable pouvoir de la transmission intergénérationnelle.
SITE OFFICIEL
BILLETTERIE
Aurélien







